Dans une première partie, nous avons vu que les humains de la préhistoire rêvaient très probablement déjà, même si l’absence de témoignages écrits ne permet pas de savoir précisément comment ils interprétaient ces expériences nocturnes.
Avec l’apparition de l’écriture, notre connaissance devient beaucoup plus précise. En Égypte comme en Mésopotamie, des textes anciens évoquent directement les rêves, les signes qu’ils pouvaient contenir et la manière dont ils étaient compris. Cette deuxième partie nous plonge ainsi au cœur de deux grandes civilisations pour découvrir la place qu’elles accordaient à ces mystérieuses expériences du sommeil.
Les rêves en Égypte ancienne : entre monde divin et vie quotidienne
Dans l’Égypte ancienne, certaines expériences vécues durant le sommeil occupaient une place particulière. Elles pouvaient notamment être associées aux divinités, aux défunts ou encore à l’annonce d’événements futurs.
Le rêve : une rencontre avec un monde invisible
Pour les anciens Égyptiens, ce qui se produisait durant le sommeil pouvait dépasser la simple succession d’images nocturnes. Certaines expériences étaient considérées comme de possibles contacts avec les dieux, les morts ou différentes forces invisibles.
Le sommeil constituait ainsi un moment singulier durant lequel la séparation entre le monde des vivants et celui de l’invisible semblait devenir moins nette.
Selon son contenu, un songe pouvait rassurer celui qui l’avait vécu, l’inquiéter ou être perçu comme porteur d’un message. Cela ne signifie toutefois pas que chaque expérience nocturne était systématiquement attribuée à une intervention divine. Les sources témoignent au contraire d’une certaine diversité des croyances, selon les périodes, les situations et les milieux.
Le témoignage du papyrus Chester Beatty III
Le papyrus Chester Beatty III constitue l’un des documents les plus célèbres permettant de mieux comprendre la place des rêves dans cette civilisation. Une partie de ce texte présente différentes situations observées pendant le sommeil et leur associe une interprétation.
Certaines sont considérées comme favorables tandis que d’autres sont présentées comme défavorables. Une scène nocturne pouvait ainsi être mise en relation avec une conséquence susceptible de survenir dans l’existence de la personne concernée.
Ce document montre l’existence d’une véritable volonté d’observer, de classer et d’expliquer ces phénomènes selon des règles établies. Il ne s’agissait évidemment pas d’une démarche scientifique au sens où nous l’entendons aujourd’hui, mais d’un savoir traditionnel reposant sur les croyances et les connaissances propres à l’époque.
Cauchemars et protections contre les mauvaises nuits
Les expériences nocturnes positives n’étaient pas les seules à susciter l’intérêt. Les cauchemars pouvaient également provoquer une forte inquiétude et être interprétés comme des avertissements, des attaques ou encore des manifestations de forces hostiles.
Pour tenter de s’en protéger, différentes pratiques existaient : prières, formules particulières, gestes rituels ou utilisation d’objets auxquels étaient attribuées des vertus protectrices.
Le cauchemar ne s’arrêtait donc pas nécessairement au réveil. Il pouvait conduire la personne à entreprendre différentes actions afin de se prémunir contre ses éventuelles conséquences.
Cette réaction rappelle à quel point une expérience nocturne particulièrement réaliste peut encore nous marquer aujourd’hui, même si les connaissances scientifiques contemporaines proposent désormais des explications très différentes.
Les rêves en Mésopotamie : des présages à décoder
En Mésopotamie, les phénomènes survenant pendant le sommeil occupaient également une place importante. Ils s’inscrivaient notamment dans une culture accordant une grande attention à l’interprétation des signes et des présages.
Les dieux parlent aux humains pendant leur sommeil
Plusieurs peuples, royaumes et cultures se sont succédé dans cette région durant des millénaires. Il serait donc réducteur de considérer qu’une seule et même conception des rêves s’y serait maintenue sans évoluer.
Plusieurs textes présentent néanmoins certaines expériences nocturnes comme des messages provenant des dieux. Elles pouvaient annoncer un événement, avertir d’un danger ou contribuer à orienter une décision.
La littérature mésopotamienne en fournit plusieurs exemples. Dans l’Épopée de Gilgamesh notamment, les songes participent directement au déroulement du récit et à la compréhension de certains événements.
Leur portée pouvait dépasser la seule existence d’un individu. Ils étaient susceptibles de concerner un souverain, une cité, voire un royaume entier.
Des spécialistes et des recueils pour interpréter les rêves
Comprendre les signes perçus durant le sommeil n’était pas toujours considéré comme une tâche simple. Certains spécialistes étaient chargés d’interpréter différents présages et pouvaient consulter des listes permettant de leur attribuer une signification.
Des recueils établissaient ainsi des correspondances entre certaines scènes nocturnes et leurs éventuelles conséquences : bonheur, réussite, danger, maladie ou changement à venir.
La tradition appelée Zaqīqu rassemble notamment des présages associés au sommeil et aux rêves. L’existence de tels recueils montre une volonté de conserver, d’organiser et de transmettre ces connaissances.
Il convient cependant de replacer ces pratiques dans leur contexte. Elles appartenaient à la divination antique et non à une science du sommeil telle que nous pourrions la concevoir aujourd’hui. Les interprétations proposées reposaient avant tout sur les croyances religieuses et culturelles de ces sociétés.
Du simple rêve aux décisions de vie
Lorsqu’une expérience nocturne était considérée comme un présage particulièrement important, son interprétation pouvait avoir des conséquences très concrètes.
Elle était susceptible d’influencer des décisions personnelles, religieuses ou même politiques. Les rêves appartenaient alors à un système divinatoire beaucoup plus vaste, aux côtés notamment de l’observation du ciel, des phénomènes naturels et de différentes pratiques rituelles.
Lorsqu’un signe était interprété comme défavorable, certaines pratiques pouvaient être mises en œuvre dans l’espoir d’éloigner le danger annoncé.
L’expérience vécue pendant la nuit dépassait ainsi le simple récit d’un événement étrange. Elle pouvait devenir un véritable élément de réflexion avant d’agir ou de prendre une décision.
Égypte et Mésopotamie : deux civilisations qui transforment l’histoire des rêves

La comparaison de ces deux civilisations permet d’identifier à la fois des similitudes et des différences dans leur manière d’appréhender les expériences nocturnes.
Des points communs : messages, présages et monde surnaturel
Malgré des traditions différentes, l’Égypte et la Mésopotamie présentent plusieurs points communs.
Dans les deux civilisations, certains rêves pouvaient être considérés comme des messages, des avertissements ou des présages. Ils étaient parfois associés aux divinités, aux morts ou à différentes forces appartenant au monde invisible.
Leur signification n’étant pas nécessairement évidente, leur compréhension pouvait nécessiter le recours à des interprétations, à des spécialistes ou à des traditions consignées par écrit.
Les expériences nocturnes jugées négatives pouvaient également donner lieu à différentes pratiques destinées à s’en protéger.
Il faut néanmoins éviter toute généralisation. Les textes disponibles ne permettent pas d’affirmer que tous les habitants de ces civilisations considéraient systématiquement chaque songe comme un message divin ou comme l’annonce d’un événement futur.
Deux manières différentes d’organiser et de comprendre les rêves
Des différences apparaissent également dans la façon dont les deux civilisations structuraient leurs interprétations.
Dans l’Égypte ancienne, certains documents distinguaient notamment les expériences favorables des expériences défavorables. Les pratiques destinées à se protéger des mauvais songes occupaient également une place notable.
En Mésopotamie, leur interprétation s’inscrivait davantage dans un vaste système consacré aux présages et à la divination. Des spécialistes et différentes séries de textes participaient à l’analyse et à la transmission de ces signes.
Ces deux cultures accordaient donc une réelle importance aux phénomènes nocturnes, sans pour autant les comprendre ou les organiser exactement de la même façon. Cette distinction est essentielle pour ne pas réduire les civilisations anciennes à une vision uniforme de leurs croyances.
Ce que ces textes anciens nous apprennent
Grâce aux témoignages écrits laissés par ces deux grandes civilisations, l’histoire des rêves devient beaucoup plus documentée. Pour la première fois, des sources permettent de découvrir certaines des significations attribuées aux expériences vécues pendant le sommeil.
Ces manuscrits nous renseignent avant tout sur les croyances et les représentations des populations qui les ont produits. Ils ne nous expliquent pas les mécanismes biologiques à l’origine de ces phénomènes.
Il convient donc de distinguer trois éléments : ce qu’une personne voyait durant son sommeil, la signification que sa société pouvait donner à cette expérience et les explications scientifiques proposées aujourd’hui.
Ces textes constituent ainsi de précieux témoignages pour comprendre l’histoire des croyances humaines. Ils ne démontrent cependant pas que les présages ou les événements annoncés par leurs interprétations se réalisaient réellement.

